Laïcité

Articles archivés

La laïcité, nouvelle religion nationale parJean-François BAYART (blog Médiapart)

Créé par le 17 août 2016 | Dans : Actu du site, Laïcité

 

Une excellente analyse du fondamentalisme laïciste par le sociologue historien Jean-Françoise Bayart!
Citons notamment ce passage : «  »Les laïcistes contemporains ne sont donc pas fidèles à l’esprit de la loi de 1905, contrairement à ce qu’ils prétendent. Ils sont en réalité des salafistes de la laïcité, des fondamentalistes, en ce sens qu’ils veulent revenir à son âge d’or supposé, qui n’existe que dans leur imagination. Leur démarche s’apparente à l’ « invention de la tradition » dont parlaient les historiens britanniques Eric Hobsbawm et Terence Ranger. La loi de 1905 ne comporte d’ailleurs pas le substantif de laïcité, mais seulement l’adjectif. En outre, la République française n’est devenue « laïque » qu’à la faveur de la Constitution de 1946. L’insistance d’une partie de l’opinion, des intellectuels et des gens de média, ou de la classe politique, quant à la mise en œuvre d’une « laïcité intégrale » tend à transformer celle-ci en religion nationale, à laquelle les bons citoyens doivent observance : du porc tu mangeras, de l’alcool tu boiras. Car, inquiétude et débat sur l’ « identité nationale » faisant, la laïcité est devenue l’emblème de celle-ci, et non plus seulement un mode légal d’organisation des rapports entre l’Etat et les cultes. Une fois de plus, l’ « identité » s’est substituée au droit. L’on assiste en définitive à une forme de confessionnalisation de l’Etat, qui cesse d’être « séparé » de la nouvelle religion nationale, le laïcisme, et se doit d’imposer celle-ci aux consciences. »
Et voici l’article complet :

 

« Nicolas Sarkozy et Manuel Valls ont de l’affection pour la Camargue, où ils se sont volontiers mis en scène, et en selle. Peut-être est-ce la raison pour laquelle ils ont développé, l’un et l’autre, une vision tauromachique de la laïcité, virile et agressive, chacun dans un style différent.

« Nicolas Sarkozy a parlé de « laïcité positive », ce qui revenait à relativiser la séparation des cultes et de l’Etat instituée par la loi de 1905, à la fois pour mieux contrôler l’islam et pour renouer avec les racines « millénaires » de la France, comme il aime à le dire en reprenant une thématique du Front national et de la droite antirévolutionnaire, afin de suggérer son attachement au statut de « fille aînée de l’Eglise », dont s’est longtemps targuée la monarchie. « Les racines de la France sont essentiellement chrétiennes (…) la laïcité n’a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes. Elle a tenté de le faire, elle n’aurait pas dû », a-t-il déclaré dans son discours du Palais de Latran, le 20 décembre 2007, avant d’en appeler à la « transcendance » et à la « spiritualité » et d’affirmer que « l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur » – mais sans doute l’imam ?

« Manuel Valls, droit dans ses gardianes de fils d’immigrés catalans, incarne une « laïcité exigeante », se prononce pour une « défense intransigeante de la laïcité », estime que « le voile, qui interdit aux femmes d’être ce qu’elles sont, doit rester pour la République un combat essentiel », y compris à l’Université. Ses positions sont d’autant plus marquées qu’il n’a jamais fait preuve d’une grande empathie pour les institutions représentatives des musulmans, notamment pendant son passage place Beauvau, alors qu’il est prodigue en manifestations de sympathie à l’égard des institutions et de la religiosité juives dont il salue les rites : « porter la kippa, manger casher et réaliser la circoncision ». Ce fut d’ailleurs au cours d’un dîner des Amis du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), le 18 janvier 2016, qu’il choisit de s’en prendre violemment, et assez curieusement, en cette circonstance, à l’Observatoire de la laïcité, jugé trop timoré, voire ambigu, dans sa condamnation de l’islam politique. En revanche, Manuel Valls n’entretient pas de relations chaleureuses avec la hiérarchie catholique, ce dont celle-ci s’est irritée.

« Avec quelques nuances entre eux, Nicolas Sarkozy et Manuel Valls portent donc politiquement, au sommet de l’Etat, une conception offensive de la laïcité qui s’est développée dans la société sous la plume et par la bouche d’intellectuels de renom. Cette sensibilité pointe sans ambages un danger, voire un adversaire, sinon un ennemi : l’islam. Ce en quoi elle rejoint les alarmes du Front national. Par ailleurs, la laïcité, ainsi entendue, est asymétrique car elle ne montre pas la même susceptibilité à l’égard des deux autres grandes religions de la France, le christianisme et le judaïsme, vis-à-vis desquelles elle multiplie les connivences. Il s’agit donc moins de l’idée laïque, basée sur la séparation des cultes et de l’Etat qu’a instituée la loi de 1905, que de laïcisme, dont on considère désormais qu’il est consubstantiel à la République.

« Ce laïcisme reprend, par rapport à l’islam, et seulement par rapport à l’islam, la ligne des amendements aspirant à une « laïcisation intégrale » qu’avaient introduits, en 1905, certains députés de gauche, mais que la Chambre avaient écartés, à la demande du rapporteur de la loi, Aristide Briand. Celui-ci, ainsi que Ferdinand Buisson, Jean Jaurès et, plus tardivement, Georges Clemenceau, voulaient que la loi de séparation soit une « loi de liberté ». Et libérale, elle l’est en effet, notamment grâce à une série de dispositions complémentaires qui furent très rapidement adoptées pour apaiser le climat religieux et dégager des réponses pragmatiques aux problèmes que soulevait son application sur le terrain. « Les parlementaires n’oeuvraient pas dans l’absolu, mais dans un débat permanent qui était une véritable maïeutique, à la manière d’un ingénieur plus que d’un idéologue (…) », rappelait Emile Poulat, le grand spécialiste de la question[1].

« Les laïcistes contemporains ne sont donc pas fidèles à l’esprit de la loi de 1905, contrairement à ce qu’ils prétendent. Ils sont en réalité des salafistes de la laïcité, des fondamentalistes, en ce sens qu’ils veulent revenir à son âge d’or supposé, qui n’existe que dans leur imagination. Leur démarche s’apparente à l’ « invention de la tradition » dont parlaient les historiens britanniques Eric Hobsbawm et Terence Ranger. La loi de 1905 ne comporte d’ailleurs pas le substantif de laïcité, mais seulement l’adjectif. En outre, la République française n’est devenue « laïque » qu’à la faveur de la Constitution de 1946. L’insistance d’une partie de l’opinion, des intellectuels et des gens de média, ou de la classe politique, quant à la mise en œuvre d’une « laïcité intégrale » tend à transformer celle-ci en religion nationale, à laquelle les bons citoyens doivent observance : du porc tu mangeras, de l’alcool tu boiras. Car, inquiétude et débat sur l’ « identité nationale » faisant, la laïcité est devenue l’emblème de celle-ci, et non plus seulement un mode légal d’organisation des rapports entre l’Etat et les cultes. Une fois de plus, l’ « identité » s’est substituée au droit. L’on assiste en définitive à une forme de confessionnalisation de l’Etat, qui cesse d’être « séparé » de la nouvelle religion nationale, le laïcisme, et se doit d’imposer celle-ci aux consciences.

« De ce point de vue, les arrêtés municipaux proscrivant le port du burkini sont révélateurs. A Villeneuve-Loubet, « l’accès aux plages et à la baignade sont interdits (…) à toute personne n’ayant pas une tenue correcte, respectueuse des bonnes mœurs et de la laïcité, respectant les règles d’hygiène et de sécurité des baignades », car – poursuit le texte municipal – « une tenue de plage manifestant de manière ostentatoire une appartenance religieuse, alors que la France et les lieux de culte religieux sont la cible d’attaques terroristes, est de nature à créer des risques (sic !) de troubles à l’ordre public ». Outre le fait que le lien entre le burkini et le terrorisme est fantasmatique – sur ses photos de vacances, Amédy Coulibaly, le tueur de l’Hyper Cacher, posait aux côtés de sa petite amie en bikini – un tel arrêté en vient  à interdire dans l’espace public, la plage, un vêtement que ne pénalise pas la loi de 2010 relative à l’interdiction de la burqa et du niqab, au motif que ces vêtements dissimulent le visage, ce que ne fait pas le burkini. Il va de soi que, dans l’esprit des édiles qui ont pris de tels arrêtés, le port de la kippa, de la soutane, du col de clergyman ou de la cornette ne contrevient pas à la « laïcité »…

« Une telle confessionnalisation de l’Etat, fût-elle laïque, est asymétrique sur le plan religieux, par définition.  Elle le fut dans toute l’Europe post-tridentine, tantôt au profit du catholicisme ou de l’anglicanisme, tantôt à celui de telle ou telle confession protestante. Elle l’est dans une République française dont la religion nationale est devenue le laïcisme, avec son orthopraxie vestimentaire et alimentaire. Ecoutons à nouveau Nicolas Sarkozy, dans le Palais de Latran : « La laïcité n’a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes. Elle a tenté de le faire. Elle n’aurait pas dû. Comme Benoît XVI, je considère qu’une nation qui ignore l’héritage éthique, spirituel, religieux de son histoire commet un crime contre sa culture, contre ce mélange d’histoire, de patrimoine, d’art et de traditions populaires, qui imprègne si profondément notre manière de vivre et de penserArracherla racine, c’est perdre la signification, c’est affaiblir le ciment de l’identité nationale, c’estdessécher davantage encore les rapports sociaux qui ont tant besoin de symboles de mémoire. C’est pourquoi nous devons tenir ensemble les deux bouts de la chaîne : assumer les racines chrétiennes de la France, et même les valoriser, tout en défendant la laïcité, enfin parvenue à maturité. »

« Dans son esprit, la « défense de la laïcité » est associée à la « valorisation » des « racines chrétiennes de la France » dont l’arrachage équivaudrait à « affaiblir le ciment de l’identité nationale ». Tout n’est pas faux dans cette affirmation. L’ancien ministre Roger Fauroux, auteur d’un rapport mesuré sur l’islam en France, souriait – et s’inquiétait – d’avoir entendu dans un musée une jeune fille d’origine maghrébine s’étonner que les artistes de la Renaissance peignissent tant de « baby sitters », faute d’identifier la représentation de la Vierge Marie ! L’art religieux catholique fait en effet partie du patrimoine et de la culture générale de la société française, que les citoyens musulmans n’ont aucun intérêt à ignorer, et qui n’a plus nécessairement trait à la croyance.

« Mais Nicolas Sarkozy parle-t-il de la même manière des « racines islamiques » de la France, dont l’ « écriture soufique » se lit non seulement au Puy-en-Velay, comme il le déclara doctement un jour – le soufisme est la voie mystique de l’islam, et non une écriture ! –, mais aussi à Cruas ou à Narbonne, par exemple ? La droite identitariste, dont il ne cache plus les affinités électoralement intéressées qu’il cultive avec elle, ne voit-elle pas dans la bataille de Poitiers – largement « inventée » pour la circonstance, si l’on se fie aux historiens – un événement fondateur de la France, par défaite des envahisseurs musulmans ? Différents groupuscules extrémistes de cette obédience n’ont-ils pas pour héros tutélaire Charles Martel ? Nicolas Sarkozy, qui déclarait, au Palais de Latran, que « la France a besoin de catholiques convaincus qui ne craignent pas d’affirmer ce qu’ils sont et ce en quoi ils croient », en dit-il autant à propos des musulmans ? De la même manière, Manuel Valls aime la kippa, la nourriture casher, la circoncision, mais non le voile. Nous sommes loin de la laïcité telle que la définissait Ernest Renan : « L’Etat neutre entre les religions ».

« Il est en effet de notoriété publique que la laïcité, pour les laïcistes partisans de son application « exigeante », n’est pas un instrument de séparation de la religion et de l’Etat, mais une arme contre l’islam. Peu importe, dans l’immédiat, les origines de ce biais idéologique, coloniales pour les uns, liées à la volonté de garantir l’égalité des sexes pour les autres. Peu importe également qu’il repose sur des contresens culturalistes, à savoir les postulats selon lesquels l’islam est incapable de différencier le politique du religieux et n’a pas connu sa Réforme. « Ce qui est possible avec certaines religions fondées sur la séparation du temporel et du spirituel, ne l’est pas avec l’islam. Rien n’y est détachable. L’islam est un bloc. Tout ce qui est à Allah est à Allah et tout ce qui est à César est encore à Allah », écrit, par exemple, Philippe de Villiers dans Les Mosquées de Roissy.

« En réalité, toute la grande tradition philosophique musulmane effectue cette distinction. L’école hanbalite, qui tend à la relativiser, et dont s’inspire une partie du salafisme en se situant dans la continuité de Ibn Taymiyya (1263-1368), a toujours été minoritaire, notamment dans l’Empire ottoman, de rite hanéfite libéral. Depuis 1744, le système politique saoudien lui-même est bâti sur une alliance entre des uléma wahhabites, qui dispensent le magistère religieux, et la famille Al-Saoud, qui exerce le pouvoir politique, non sur une confusion des deux sphères. Autant que religieux, cet Etat est familial. Ce qui laisse au jeu politique toute sa place : jeu factionnel entre les princes, digne de la cour de Versailles ; mais aussi jeu stratégique de Realpolitik toute westphalienne, quand l’Arabie saoudite accueille les Frères musulmans égyptiens persécutés par Nasser, dans les années 1950-1970, mais les rejette comme « terroristes » en 2014 dans le cadre de sa rivalité avec le Qatar, qui les accueille.

« De même, l’islam n’a cessé de se réformer. L’ironie est que les répulsifs préférés des identitaristes laïcistes, les Frères musulmans et les djihadistes qui se réclament de Sayyid Qutb (1906-1966), l’héritier spirituel de leur fondateur, Hasan al-Banna (1906-1949), ou les salafistes, s’inscrivent dans la lignée de Jamal Eddine al-Afghani (1838-1897), le grand penseur réformateur dont les historiens débattent de la foi réelle, et qui polémiqua avec Renan lors de son séjour à Paris, ou dans celle de ses disciples Muhammad Abduh (1849-1905), le modernisateur de l’Université d’Al-Azhar, au Caire, ou Rachid Ridha (1865-1935), beaucoup plus conservateur. Et, en Iran, une partie notable du clergé chiite et de l’élite républicaine révolutionnaire se retrouve dans la pensée aristotélicienne de Mahmoud Shahabi Khorassani (1903-1988), clerc et professeur de théologie à l’Université publique de Téhéran, qui se retira en France (l’Imam Khomeiny était lui-même plutôt néoplatonicien et adepte de la gnose, de l’erfan). Autrement dit, les Frères musulmans et les salafistes contemporains sont les enfants de ce que l’historienne Nadine Picaudou nomme le « moment moderne » de l’islam. Contrairement à ce que l’on pense souvent, ils ne sont en rien des traditionalistes.

« La belle Réforme !, s’écrieront les identitaristes de l’Occident. Ils oublieront que Calvin, cet ancêtre apocryphe de l’esprit du capitalisme, instaura une théocratie et n’hésita pas à faire brûler son compatriote français Jean Servet. La Réforme n’est cette panacée que l’on veut nous faire croire. Et le fondamentalisme, musulman comme chrétien, se positionne contre la tradition. Mohamed Tozy estime ainsi que le salafisme est une « idéologie conservatrice particulièrement moderne », dotée d’un « potentiel sécularisant », qui libère ses adeptes « des pesanteurs de l’historicité globale » et leur donne les moyens de se mouvoir dans le monde[2]. Il est un style, global, au même titre que le hip-hop. Il est aussi un romantisme dans son rapport à l’ « invention de la tradition », à la violence, voire, pour certains des djihadistes qui s’en réclament, au nihilisme.

« Las, les fondamentalistes laïcistes, comme tous les fondamentalistes acquis à l’illusion identitaire, essentialisent l’islam, et ses courants, alors que ceux-ci se chevauchent plus ou moins parce qu’ils sont évolutifs politiquement, en tant que phénomènes historiques.  Ainsi, en Egypte, des Frères musulmans. Ceux-ci sont passés de l’action culturelle, presque gramscienne, avec Banna, entre les deux guerres, à la légitimation du djihad armé, sous la plume de Qutb, du fait de la répression nassérienne dans les années 1960, avant de composer avec Anouar Sadate, en 1978, pour reprendre le fil de leur présence sociale, culturelle et parlementaire dans les quartiers, , puis de gagner les élections à la suite d’une révolution à laquelle ils n’avaient pas participé, pour être finalement renversés et pourchassés par le maréchal Sissi. Ainsi, encore, de leurs rivaux salafistes, longtemps hostiles au « hezbisme », à la participation au système partidaire, mais qui se constituent finalement en Hizb al-Nour après 2011, remportent quelque 22,5% des suffrages exprimés… et apportent leur soutien au coup d’Etat de 2013.

« Quoi qu’il en soit, à force de se battre contre des moulins islamiques, les don Quichotte du laïcisme assignent aux musulmans un statut de citoyens douteux, toujours suspects de subvertir les fondements de la République faute de pouvoir les comprendre culturellement, et sans cesse invités à se désolidariser de djihadistes avec lesquels ils n’ont rien à voir, sinon de par leurs origines sociologiques ou géographiques. L’aveu en fut à nouveau fait au lendemain de l’assassinat du père Hamel. Manuel Valls choisit ce moment curieux pour reposer le problème du financement étranger de l’islam. Cela n’avait aucun rapport avec l’événement tragique qu’il prit pour prétexte, et établissait un amalgame pour le moins fâcheux entre les agissements criminels de deux jeunes hommes et l’ensemble des musulmans, à un moment où les responsables et les fidèles de toutes les religions s’évertuaient à montrer leur concorde. En outre, pourquoi mettre en exergue la question du financement étranger de l’islam, et ne rien dire des liens du christianisme évangélique avec les Etats-Unis, du judaïsme avec Israël, de l’orthodoxie avec la Russie, de l’Eglise catholique avec le Vatican – sinon pour rappeler que, décidément, l’islam n’est pas une religion comme les autres ?

« Renan, réveille-toi, ils sont devenus fous ! Encore plus révélateur fut le choix du chef de l’Etat pour présider à la résurrection de la Fondation des œuvres de l’islam, dont d’emblée on eut peine à comprendre pourquoi la nouvelle mouture réussirait là où l’ancienne avait échoué. Un homme – admettons, encore qu’il y aurait eu quelque panache à retenir une femme et à se départir de la sagacité ethnographique censée pénétrer l’âme des indigènes misogynes. La France n’a-t-elle pas envoyé ses troupes en Afghanistan pour y défendre le deuxième sexe ? Mais un homme non musulman, voilà une faute politique, et même de goût, que n’aurait pas commise un administrateur des colonies au Sénégal ou le Bureau des affaires arabes au Maroc. Et quel homme ! Jean-Pierre Chevènement, proche de feu Saddam Hussein dont Daech est le légataire universel, ancien partisan de l’Algérie française, houspilleur des « sauvageons » de banlieue, et hostile au port du voile à l’Université. Bravo, l’artiste !

« De ce point de vue, les salafistes de la laïcité trahissent l’esprit de la loi de 1905 à double titre. En premier lieu, l’esprit laïque était une pragmatique, qui entendait simplement « déclarer Dieu d’ordre privé, et non d’ordre public », selon les mots de Pierre Laffitte. Or, les laïcistes n’ont de cesse de publiciser et de politiser l’islam, que la plupart des musulmans vivent dans l’ordre privé. Leur approche de la religion du Prophète est sans concession. Or, les grands radicaux, les Gambetta, les Ferry, les Buisson, les Littré qui n’étaient pas des tièdes, se définissaient eux-mêmes comme des « opportunistes », ayant le sens des compromis – ce qui n’a rien à voir avec les compromissions – comme ils l’ont démontré en acceptant la Constitution un tantinet boiteuse de 1875, sachant donner du temps au temps pour convaincre les citoyens du bien-fondé de la Raison et du Progrès, convaincus que la République devait être « transactionnelle » et toujours préférer le « consensus » à l’ « intransigeance » – cette « intransigeance » dont se flatte Manuel Valls, précisément. En ces temps difficiles d’après-défaite, où rien n’était définitivement gagné contre les monarchistes, les radicaux ne doutaient pas que républicanerait bien qui républicanerait le dernier. Et ils ont fait adopter par le Parlement un train impressionnant de lois progressistes et libérales, ainsi que le plan Freycinet d’investissement public dans les départements, dont on chercherait vainement l’équivalent pendant les législatures de la gauche contemporaine. A se focaliser sur la loi de 1905, les fondamentalistes de la laïcité en oublient les années 1880.

« En second lieu, la séparation de 1905 ne s’attaquait pas au catholicisme en tant que tel, mais à l’ultramontanisme, c’est-à-dire à l’obéissance revendiquée de certains catholiques au Souverain Pontife, et au détriment de la souveraineté du peuple qu’exprimait le suffrage universel (des seuls hommes, doit-on rappeler aux salafistes de la laïcité, prompts à défendre les droits des femmes que ne respectait pas leur République idéale). Curieusement, les dirigeants politiques laïcistes d’aujourd’hui – à la différence des intellectuels du même bord – pactisent avec l’ultramontanisme, si l’on peut dire, au sein de l’islam puisqu’ils en ont délégué, pendant des décennies, la gestion « consulaire » à certains Etats plus ou moins amis, tels que l’Algérie, le Maroc, la Turquie, désireux de garder le contrôle de leurs ressortissants. Rappelons, par ailleurs, que la loi de 1905 ne s’appliquait pas aux départements d’Algérie, où le colonisateur voulait surveiller les institutions islamiques grâce au maintien du modèle césaro-papiste hérité de l’Empire ottoman et assurant la subordination du champ religieux à l’Etat, au grand dam des uléma réformistes qui voulaient, à l’instar de Ben Badis, l’institution de la laïcité.

« Quoi qu’il en soit, la séparation, toute libérale que fût la loi de 1905, fut vécue de manière traumatique par les catholiques, ainsi que l’a rappelé Nicolas Sarkozy dans son discours du Palais de Latran, en parlant « des souffrances que sa mise en œuvre a provoquées ». Mais ces souffrances, pour regrettables qu’elles fussent, étaient celles d’une religion dominante qui avait elle-même beaucoup fait souffrir les incroyants et les autres croyants, et dont l’Eglise, richissime, avait partie liée avec les monarchistes. Il n’en est pas de même de l’islam qui, en Europe, est la religion des pauvres, des subalternes, des quartiers populaires. Contrairement à la laïcité de 1905, y compris celle des partisans de la « laïcisation intégrale », le laïcisme contemporain prend pour cible les déshérités, les défavorisés de la République. Et, fidèle à l’esprit du temps, travaillé par cette triangulation entre le libéralisme du capitalisme mondial, l’universalisation de l’Etat-nation et la rétraction culturaliste qui est constitutive du national-libéralisme, il travestit la question sociale en question identitaire en oubliant au passage que l’action religieuse fut souvent un moyen d’affirmation et d’émancipation pour les catégories subordonnées, ainsi que l’a démontré le grand historien – marxiste – de la formation de la classe ouvrière anglaise, Edward Thompson. Républicains sincères, cherchez l’erreur… »


[1] Emile Poulat, Scruter la loi de 1905. La République française et la Religion, Paris, Fayard, 2010, p. 173

[2] Mohamed Tozy, « Les enchaînements paradoxaux de l’histoire du salafisme. Instrumentalisation politique et actions de sécularisation » in Irene Bono, Béatrice Hibou, Hamza Meddeb, Mohamed Tozy, L’Etat d’injustice au Maghreb. Maroc et Tunisie,Paris, Karthala, 2015, pp. 250 et 252.

Le Club est l’espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n’engagent pas la rédaction.

Jean Baubérot, Laïcité : le modèle français n’existe pas

Créé par le 24 fév 2014 | Dans : Histoire, Laïcité

ou Les six laïcités françaises

http://histoireengagee.ca/le-modele-francais-de-laicite-nexiste-pas-ou-les-six-laicites-francaises/

Jean Baubérot est universitaire, spécialiste de la laïcité. Il rappelle ici l’historique d’un concept perçu de différentes façons; loin des simplismes dominants.

 

Mona Chollet s’adresse au religiophobe humaniste

Créé par le 12 août 2013 | Dans : j'ai été intéressée par..., Laïcité

Contre bon nombre de clichés, il est plus que recommandé de lire ce « Carnet » de Mona Chollet en date d’août 2013.

http://www.peripheries.net/article335.html

Obstacles locaux au vivre ensemble : la question des politiques locales de l’islam

Créé par le 20 juin 2013 | Dans : L'islam dans le débat public, Laïcité

 

Une conférence que j’ai donnée il y a deux ans à l’Université de Paris Ouest Nanterre à partir des résultats d’une enquête menée dans 5 communes d’Ile de France, restituée dans mon livre Le maire et la mosquée, islam et laïcité en Ile-de-France, l’Harmattan 2009 (imprimé en déc 2008, mis en vente en mars 2009). Je découvre ce jour cet enregistrement. Le plus original est à la fin (ou du moins à partir de la moitié de la vidéo).

A mes côtés, Halima Boumediene, ancienne députée européenne, alors sénatrice (aujourd’hui avocate).

http://blip.tv/belkacem/fran%C3%A7oise-duthu-obstacles-locaux-au-vivre-ensemble-la-question-des-politiques-locales-de-l-islam-4219383?fb_action_ids=638028399559846&fb_action_types=og.likes&fb_source=aggregation&fb_aggregation_id=288381481237582

N’instrumentalisez pas la laïcité ! par Robert Bistolfi

Créé par le 12 mar 2012 | Dans : Laïcité

Eitorial du dernier numéro de la revue Confluences Méditerrannée

Il n’est sans doute pas de dispositif sociétal qui soit autant décrié et autant instrumentalisé que l’institution laïque. Décriée : la laïcité est souvent perçue dans les pays d’islam comme incompatible avec leur enracinement culturel, et parfois même confondue avec un athéisme militant. Ailleurs, dans la France d’aujourd’hui, cette même laïcité se voit instrumentalisée de manière dangereuse. C’est à une dénonciation de cette instrumentalisation que devraient prioritairement s’attacher tous ceux qui pensent que la laïcité offre une approche équilibrée du couple unité-diversité, et qu’à ce titre elle peut faciliter une intégration paisible de la composante musulmane de la société française. Les dérives du moment étant corrigées, la laïcité peut offrir aussi des enseignements utiles aux sociétés arabes qui inventent leur avenir démocratique à travers les écueils que l’on sait : il n’appartient certes pas au « Nord » de leur dire comment, à ce stade, l’ancrage musulman peut ou doit être pris en compte au plan institutionnel.

En revanche, pour que l’option laïque soit mieux comprise, il est nécessaire de lutter « chez nous » contre l’extrémisme idéologique de la droite et de l’extrême-droite : ces dernières, après avoir longtemps lutté contre un ordre laïque censé vicier l’enracinement chrétien du pays, veulent en faire aujourd’hui -dans un étonnant et pervers retournement ! -un outil anti musulman. Pour lutter contre cette instrumentalisation, il faut d’abord se souvenir de ce qu’est, strictement, la laïcité. Elle a été l’aboutissement de longs affrontements politiques liés à l’emprise de l’Eglise catholique sur l’appareil d’Etat et la société civile. La fameuse « loi de 1905 » a été une loi de compromis où l’on est sorti par le haut de ces affrontements. Elle n’a attenté en rien à la liberté de conscience et à la liberté de religion, ainsi qu’au libre exercice des cultes dans le respect de l’ordre public : les tenants d’une philosophie et d’une politique antireligieuse actives n’ont donc pas eu gain de cause. Mais, d’un autre côté, la position jusque-là privilégiée de l’Eglise catholique sur le plan matériel et idéologique a été ramenée au droit commun (avec, ce faisant, une invitation implicite à se recentrer sur la seule mission spirituelle). Le dispositif valait pour toutes les religions, ainsi mises sur un pied d’égalité : c’est cet aspect égalitaire qui fait de la laïcité un outil irremplaçable d’intégration de la diversité.

C’est à cet aspect-là que se sont prioritairement attaqués les idéologues et les politiciens de droite et d’extrême-droite lorsqu’ils ont voulu pervertir l’idée laïque pour en faire une arme contre les musulmans. L’atmosphère, en Europe, est redevenue malsaine, avec des relents racistes et xénophobes qui nourrissent ici et là (aux Pays-Bas, en Autriche, en Suisse, en Hongrie…) des idéologies renvoyant dangereusement à l’entre-deux guerres. Loin d’y échapper, la vision de la France de Nicolas Sarkozy et de Marine Le Pen s’inscrit dans la même dérive. Pour ce qui est du lepénisme, le musulman d’aujourd’hui est insidieusement substitué au juif ou au métèque d’autrefois, et le rejet le concernant est frontal : les prises de position abondent, d’un engagement ancien contre la construction de mosquées à la dénonciation -aujourd’hui des circuits de la viande hallal (dénonciation dont le message subliminal vise à consolider les préjugés contre les immigrés et les musulmans). Dans la droite qui se veut républicaine, le rejet est plus insidieux et d’autant plus dangereux qu’il fragilise, coup après coup, le socle laïque. L’énumération complète de ces atteintes sous le quinquennat qui s’achève serait fastidieuse : rappelons-nous néanmoins le discours de Latran où Nicolas Sarkozy, en le comparant à l’instituteur, a accordé un poids spirituel supérieur au prêtre ; le discours du Puy où les racines chrétiennes de l’Europe ont été exaltées de manière univoque ; le calamiteux débat sur l’identité nationale ; la pitoyable sortie de Claude Guéant sur la hiérarchie des civilisations… Combien de musulmans ont été conduits à lire un refus de reconnaissance dans ces prises de position au sommet de l’Etat ? Seuls seraient vraiment légitimes et dignes d’appartenir au corps de la nation les Français s’inscrivant dans une lignée chrétienne ? Certes, il serait absurde de nier que le catholicisme a longuement pesé, positivement et négativement, sur la construction de la France… Mais, dans le contexte incertain de la période, lui accorder une telle prééminence en oubliant toutes les autres contributions à l’édification nationale (les apports grecs et latins, ceux du judaïsme, de l’islam, de la pensée des Lumières et du socialisme…), c’est faire oeuvre de division en glissant dans le débat politique les ingrédients d’affrontements idéologiques à tonalité religieuse. C’est sur ce créneau-là qu’un groupuscule au nom trompeur : Riposte laïque, agite le chiffon rouge de l’islamisation rampante. Dans ce terreau-là, également, que des actions nauséabondes ont pu s’enraciner : opération « saucisson- pinard », « soupe au lard » pour SDF non musulmans…

De leur côté, les forces de gauche ont peiné à définir une juste approche de la « question musulmane ». En raison des luttes du passé contre une Eglise dominante et conservatrice, en fonction aussi de valeurs ancrées dans la Raison des Lumières et le matérialisme marxiste, la gauche est volontiers méfiante à l’égard des religions. En pratique, elle n’échappera pas toujours à la tentation de glisser d’une application tranquille du dispositif laïque vers une démarche de méfiance inspirée par une philosophie anti religieuse allant au-delà de ce que la loi fixe. À l’égard d’un catholicisme institutionnel en perte d’audience, la méfiance s’est incontestablement atténuée aujourd’hui, mais c’est pour se reporter sur des musulmans auxquels on prête (sans y regarder de plus près) une trop débordante pratique militante. D’où, en visant le seul islam, de multiples pressions pour limiter strictement à l’espace privé l’exercice de la pratique religieuse. Cette conception de plus en plus restrictive des libertés ouvertes dans l’espace public -et d’abord la rue, lorsqu’on y veut traquer le voile -devient préoccupante. Elle l’est d’autant plus qu’elle s’accompagne de fortes réserves à l’égard d’« accommodements raisonnables », tels que les envisage pragmatiquement une Dounia Bouzar par exemple.1 Voir le Haut Conseil à l’intégration glisser vers une telle laïcité restrictive (et cela contre l’approche intelligemment libérale du Conseil d’Etat) est venu ajouter à l’inquiétude. Fort heureusement, du côté de ce que l’on appelait autrefois les « forces de progrès », un sursaut semble se dessiner : en délaissant le terrain miné d’un débat abstrait sur les valeurs, l’accent est alors mis sur les luttes sociales égalitaires, et cela dans un cadre laïque accueillant de la diversité, pour surmonter les incompatibilités de départ et renforcer le socle des valeurs communes. Il est réconfortant sur ce point de voir des chrétiens progressistes (Mouvement du christianisme social, Témoignage chrétien) rejoindre le Front de gauche pour faire vivre, contre un esprit de croisade renaissant, un idéal de partage incarné il y a dix-sept siècles par Saint Martin de Tours…

Robert Bistolfi

1 Dounia Bouzar, Laïcité mode d’emploi, Cadre légal et solutions pratiques : 42 études de cas, Ed. Eyrolles, Paris, 2010.

Cécile Laborde : Républicanisme critique vs républicanisme conservateur : repenser les « accommodements raisonnables »

Créé par le 09 nov 2011 | Dans : j'ai été intéressée par..., Laïcité

Cécile Laborde

Professeur de théorie politique et directrice du Master en théorie juridique et politique du Département de sciences politiques de l’University College London, Université de Londres. Ses travaux portent sur la philosophie politique comparée (anglo-américaine et française) et sur la théorie de l’État, de la laïcité, de la citoyenneté et de la justice sociale. Elle est notamment l’auteur de Pluralist Thought and the State in Britain and France, 1900-1925 (Basingstoke, Macmillan, 2000), de Republicanism and Political Theory (avec John Maynor) (Oxford, Blackwell, 2007) et de Critical Republicanism. The Hijab Controversy and Political Philosophy (Oxford, Oxford University Press, 2008). En français, elle a notamment rédigé l’article sur la « Citoyenneté » dans Christophe Prochasson, Vincent Duclert (dir.), Dictionnaire critique de la République (Paris, La Découverte, 2002). Son livre, Plaidoyer pour un républicanisme critique (titre provisoire) paraîtra en 2010 aux Éditions du Seuil. c.laborde@ucl.ac.uk

1 mariage annulé pour non-virginité de l’épouse et refus de la nationalité à une femme portant la burqa : ces deux décisions de justice concernant la compatibilité de l’appartenance religieuse (notamment musulmane) avec la tradition nationale de laïcité ont fait débat en France en 2008. En juillet 2009, le sujet a refait surface avec la création d’une mission d’information parlementaire censée travailler pendant six mois « sur la question du port du voile intégral ». L’intense médiatisation politique des décisions de justice de 2008, suivie par leur instrumentalisation politique en 2009, a contribué à renforcer et à stabiliser le « consensus républicain » français forgé, après quinze ans de controverses sur l’affaire du foulard, autour de la loi de 2004 interdisant le port de signes religieux à l’école. Ce consensus pose des limites strictes à la reconnaissance des particularismes religieux et culturels dans la République, symbolisant ainsi la forte puissance de résistance de l’esprit de laïcité à l’esprit de religion en France.

2 Je souhaite montrer ici que ce consensus peut être légitime s’il s’appuie sur des arguments tirés du droit républicain – notamment le droit à la liberté et à l’égalité. Trop souvent cependant, l’argumentaire républicain glisse vers une logique culturaliste, qui ethnicise et « altérise » les pratiques musulmanes sans s’interroger suffisamment sur les soubassements culturels des valeurs que revendique la République elle-même. À trop assimiler l’esprit de religion qui animerait les croyants musulmans à une revendication de type théocratique, celle d’un État imprégné par les valeurs religieuses, les républicains négligent deux dimensions essentielles de la laïcité en France. D’une part, celle-ci s’est historiquement construite comme une « catho-laïcité », et ne peut donc prétendre être (a priori et en tous domaines) impartiale vis-à-vis de toutes les religions – notamment celles, tel l’islam, plus récemment implantées sur le territoire (métropolitain) français. D’autre part, dans des sociétés pluralistes, la laïcité contemporaine n’implique nullement le refoulement du religieux dans la sphère privée mais plutôt l’égalité de tous – croyants et non-croyants – devant la loi. Telles sont les deux intuitions du « républicanisme critique » que je propose.

3 Dans l’optique de ce dernier, les pratiques religieuses minoritaires ne devraient être interdites que si elles contreviennent au droit républicain (si elles sont attentatoires à la liberté et à l’égalité de tous), non simplement parce qu’elles offensent les moeurs en vigueur. Les demandes d’exemption à la loi commune pour raisons religieuses sont plus délicates. Ici, un jugement doit être porté sur la force normative de la loi commune. Ainsi peut-on faire une distinction entre les normes de droit qui relèvent de principes neutres et universels (par exemple, l’égalité entre les sexes) d’une part, et les normes et règles qui reproduisent les valeurs et normes implicites de la culture majoritaire (par exemple, les signifiants vestimentaires de la « féminité ») de l’autre.

4 Autant les premières ne sauraient faire l’objet d’aucune exception ou d’aucun accommodement, autant les secondes ont une force normative plus faible, car relative à un contexte culturel donné. C’est ce souci de distinction entre l’universel et le particulier – étrangement absent du républicanisme français qui se pense spontanément comme à la fois universel et incarné dans une culture particulière – qui caractérise le républicanisme critique. Dans les cas où la loi commune n’est pas culturellement et religieusement neutre, certains « accommodements raisonnables » en faveur des membres de minorités (certaines exemptions au droit commun) peuvent être des demandes de justice républicaine. L’accommodement raisonnable est ainsi compatible avec un républicanisme bien compris, qui accepte d’opérer un retour critique sur son propre contexte historico-culturel. Alors qu’elle est quasiment absente du débat républicain français, cette approche critique est au coeur de la redéfinition de la doctrine de l’intégration des minorités en Amérique du Nord, et notamment au Québec. C’est ce que je montrerai avec l’analyse comparée de la doctrine des « accommodements raisonnables » dans le rapport de la commission Stasi [1] et dans le rapport Bouchard-Taylor [2] Je conclurai par un retour sur les affaires de la virginité et de la burqa, en montrant que si le consensus républicain a touché juste dans les deux cas, c’est sur la base d’arguments problématiques et ambigus, qui ne font pas une distinction assez claire entre droit et culture.

Virginité et burqa : droit, laïcité, culture

5 Alors que la loi de 2004 ne concernait que l’école, espace public et sanctuaire républicain, ce sont les pratiques domestiques de la religion, en l’occurrence de l’islam, qui ont été mises en cause dans les deux décisions de justice de 2008. Dans l’affaire dite de Lille, un juge a prononcé l’annulation d’un mariage au motif que la mariée avait menti sur sa virginité, considérée comme une de ses « qualités essentielles » (Tribunal de grande instance, Lille, jugement du 1er avril 2008). Dans l’affaire dite de la burqa [3], une jeune femme s’est vue refuser la nationalité française au motif qu’elle avait « adopté une pratique radicale de sa religion, incompatible avec les valeurs essentielles de la communauté française, et notamment avec le principe d’égalité des sexes » (Conseil d’État, arrêt du 27 juin 2008, n˚ 286798). À une quasi-unanimité, partis politiques, intellectuels et journalistes ont condamné la première décision et salué la seconde. Ce consensus républicain s’est forgé autour de trois grands principes, qu’il importe de formuler rigoureusement afin d’en discuter la portée et les limites :

6

* une même loi laïque pour tous. Ce principe dérive de l’idéal d’égalité républicaine et affirme que la loi s’applique à tous et doit primer sur les règles religieuses. Dans l’affaire de Lille, on s’est ainsi offusqué qu’un juge de la République applique des règles apparemment dérivées de la S’haria, et consacre la virginité de la femme comme un motif légitime d’annulation d’un mariage de droit commun. Dans l’affaire de la burqa, on s’est inquiété de la compatibilité de l’allégeance à une doctrine islamiste radicale – le salafisme – avec l’adhésion à la loi républicaine.
* la non-soumission à la volonté d’autrui. Ce principe dérive de l’idéal républicain de liberté et d’autonomie et inspire la critique féministe de certaines pratiques musulmanes. Ainsi, dans l’affaire de la burqa, la jeune femme admettait porter le vêtement recouvrant son corps et son visage à la demande de son mari, et vivait dans une complète soumission à des principes religieux fondamentalistes. De même, l’affaire de Lille a été interprétée comme autorisant la répudiation par les hommes de femmes considérées comme impures, selon une conception archaïque et misogyne de la moralité sexuelle.
* le devoir d’assimilation. Ce principe dérive de l’idéal républicain de fraternité et détermine les fondements moraux, culturels et politiques de la communauté des citoyens français. Dans l’affaire de la burqa, on a considéré que le port d’un vêtement « exotique », le refus du principe d’égalité des sexes ainsi que la pratique radicale de la religion contrevenaient aux valeurs essentielles de la société française. De même, dans l’affaire de Lille, la volonté d’appliquer un droit « étranger » semblait témoigner d’un refus d’intégration de la part des intéressés.

7 Ces trois principes – qui constituent l’armature conceptuelle de la notion contemporaine de laïcité [4] ont sous-tendu et renouvelé la critique républicaine de l’approche dite anglo-saxonne du multiculturalisme et de l’accommodement des pratiques culturelles et religieuses des minorités. De tels accommodements, selon le consensus républicain français en vigueur, sont déraisonnables s’ils permettent à chaque communauté d’appliquer son propre droit et de vivre selon ses propres valeurs, au mépris des principes de liberté, d’égalité et de fraternité qui fondent la République.

8 Or, s’il est indéniable qu’elle est incompatible avec un tel communautarisme multiculturel, la laïcité tolère, et même requiert, certains accommodements raisonnables aux pratiques individuelles de certains membres de minorités culturelles et religieuses. Reprenons un à un les trois piliers de l’argumentation républicaine, pour montrer en quoi celle-ci radicalise dangereusement le républicanisme en une doctrine communautaire et conservatrice. Quoi que l’on pense des conclusions tirées dans les affaires de Lille et de la burqa (et l’on est en droit de juger que le consensus républicain a, en l’espèce, touché juste), on peut à juste titre s’inquiéter de la teneur de l’argumentation sur laquelle elles reposent.

Une même loi laïque pour tous : le risque de la confusion des sphères

9 Certes, la loi laïque est la même pour tous, mais elle s’arrête à la frontière des consciences, de la vie privée. La décision de Lille prenait appui sur le fait que le mariage n’est pas (ou plus) une institution publique, mais un contrat privé fondé sur le consentement mutuel. Suivant le droit du contrat, un mariage peut être annulé si l’un des futurs conjoints a menti sur une de ses « qualités essentielles ». Ainsi, on a pu admettre que le fait d’être divorcé ou le fait d’être impuissant sexuellement peuvent être une cause légitime d’annulation d’un mariage, dans le cas où le futur époux l’aurait sciemment dissimulé à sa conjointe, en sachant que ce serait pour elle un motif de refus du mariage. Par analogie, le juge de Lille s’est borné à constater que la virginité de la femme était considérée par les deux parties comme essentielle à leur union, que la future épouse avait menti sur ce point, et que tous les deux réclamaient l’annulation du mariage pour vice de consentement. Le juge appliquait ainsi une interprétation « subjective » de l’« erreur sur les qualités essentielles » du conjoint, telle qu’elle est définie dans l’article 180 du Code civil. Selon une telle interprétation, peut être invoquée au soutien de la demande de nullité du mariage, tout mensonge sur une qualité qui, pour les époux eux-mêmes, aurait été déterminante dans leur volonté de contracter l’union [5]. Loin d’être une substitution d’une règle religieuse (jamais mentionnée) à la loi laïque, le jugement ne faisait donc que tirer les conclusions logiques de la contractualisation du mariage en droit français [6]. L’enjeu véritable – escamoté dans le débat politique, quoiqu’au centre des controverses proprement juridiques – était de savoir qui est en droit de juger des « qualités essentielles » de futurs conjoints [7]. Faut-il – suivant la logique de contractualisation et du jugement in concreto – laisser ces derniers fixer les paramètres de leur union, ou faut-il tenir compte des moeurs en vigueur dans la société française dans son ensemble ? La cour d’appel de Douai, dans sa décision du 17 novembre 2008, a finalement jugé in abstracto que la virginité « n’est pas une qualité essentielle en ce que son absence n’a pas d’incidence sur la vie matrimoniale » avant de conclure que « le mensonge qui ne porte pas sur une qualité essentielle n’est pas un fondement valide pour l’annulation d’un mariage » [8]. Paradoxalement, une vision plus laïque, plus attachée à la séparation entre morale privée et morale publique aurait pu mener à la tolérance, dans la sphère privée, de visions morales en porte-à-faux avec la société d’ensemble (telle l’exigence de virginité). Quoi qu’il en soit, l’affaire de Lille n’avait strictement rien à voir avec une quelconque reconnaissance de l’autorité d’une loi religieuse en droit français ; elle se contentait de tirer les conséquences de la contractualisation des rapports sociaux qui est l’aboutissement du long processus de laïcisation de l’institution du mariage.
La non-soumission à l’autorité d’autrui : le risque du paternalisme

10 Si l’idée de non-soumission (ou de non-domination) est au coeur du républicanisme progressiste, il n’est pas sûr que l’interprétation qui en est faite par le consensus républicain soit cohérente. Elle se heurte en effet à ce que l’on peut appeler le dilemme paternaliste, qui s’interroge sur les conditions dans lesquelles on peut forcer les individus à être libres. Dans les deux affaires, de Lille et de la burqa, on a prétendu libérer des femmes musulmanes du joug de leur mari religieux, sans se poser la question de leur consentement. De même que l’on a voulu protéger la jeune mariée d’une répudiation unilatérale par un mari traditionaliste, ignorant largement le fait qu’elle demandait elle-même l’annulation du mariage, de même, on a refusé à la femme portant la burqa la nationalité française, au motif qu’elle était trop soumise à son mari et à une doctrine religieuse inégalitaire. En « choisissant » de « se soumettre » (sic), elle ne démontrait pas un attachement suffisant aux valeurs de la République [9]. Paradoxalement, dans les deux cas, les femmes ont été punies (l’une, en étant forcée de rester dans un mariage non voulu, l’autre, en étant privée de la nationalité) au motif qu’elles étaient victimes – paradoxe inhérent au paternalisme républicain qui prétend émanciper les femmes minoritaires par la coercition, au lieu de s’interroger sur les conditions politiques, sociales et culturelles nécessaires à la non-domination [10]. Car le dilemme paternaliste est redoutable. Comment, en matière de religion, distinguer l’acte volontaire de l’acte contraint ? Est-ce à la République d’arracher par la loi les citoyens aux visions archaïques de la vie ? La coercition ne risque-t-elle pas, au contraire, de radicaliser davantage une frange de la population déjà stigmatisée par la loi de 2004 ? Et pourquoi faire l’hypothèse que l’extrémisme ne peut être que masculin, déniant ainsi aux femmes la possibilité de parler en leur nom propre ? On ne souligne pas assez que les controverses sur la laïcité ou sur le « multiculturalisme » se focalisent presque exclusivement sur la question de l’émancipation des femmes minoritaires (notamment à travers leur apparence physique) et contribuent à culturaliser les rapports de genre, évacuant entièrement les relations complexes entre domination masculine et domination postcoloniale [11].

Le devoir d’assimilation : le risque du conformisme culturel

11 Admettons, avec les républicains, qu’un certain niveau d’assimilation au pays d’accueil soit une condition essentielle à l’obtention de la nationalité française (résidence, attaches familiales, maîtrise de la langue). Admettons, de surcroît, que les postulants dussent démontrer un attachement minimal aux valeurs de la société française – ainsi les membres déclarés de mouvements violents et extrémistes pourraient légitimement se voir opposer un refus. L’ambiguïté de la décision juridique sur la burqa est qu’elle suggère qu’une pratique religieuse radicale est la preuve, en tant que telle, d’une « assimilation insuffisante » [12]. Le risque ici, qui rejoint celui de la confusion des sphères relevé plus haut, est que les comportements jugés « non conformes aux lois de la République » soient en fait des comportements « étrangers et étranges », culturellement ou religieusement, même s’ils n’enfreignent aucune loi. Il y a ainsi un danger de confusion entre la moralité publique (les « valeurs de la République ») et les préjugés culturels de la société française. Dans le débat public de l’été 2009 sur la possibilité d’une interdiction de la burqa en France, les arguments culturalistes ( « le radicalisme religieux est une importation étrangère qui n’a pas sa place en France », « quand on va en Arabie Saoudite, nous, on respecte leurs coutumes », « la burqa est une insulte à la féminité ») ont pris le dessus sur les arguments inspirés par le droit ou les valeurs politiques de l’intégration. La faiblesse de ces arguments culturalistes réside dans le fait qu’ils n’opposent aux musulmans radicalisés – dont la plupart sont d’ailleurs français – qu’un argument relativiste, communautarien et défensif, qui réduit l’idéal politique républicain à l’invocation des us et coutumes nationaux.

12 Ainsi, quels que soient les jugements que l’on porte sur les conclusions des deux affaires (et l’on peut à juste titre – c’est mon cas – considérer que la « qualité essentielle » d’un conjoint dans un mariage civil ne devrait pas être décidée par les conjoints eux-mêmes, et que l’adhésion à une doctrine salafiste ou fondamentaliste est en elle-même incompatible avec l’adhésion à la République), il est clair que le consensus républicain a reposé sur un certain nombre d’arguments ambigus et parfois erronés. Ils relèvent d’une dangereuse culturalisation des valeurs républicaines, par laquelle les idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité sont réalisés, non dans le respect du droit républicain, mais dans l’allégeance à une culture spécifique, la culture française « catho-laïque », qui prescrit les comportements publics et privés.
Deux rapports, deux visions

13 Ce bref survol des débats soulevés par les décisions de justice de 2008 a permis de mettre au jour les ambiguïtés du consensus républicain : conformisme culturel, confusion des sphères, paternalisme coercitif. Or ces ambiguïtés dépassent largement le cadre étroit de ces affaires, et se retrouvent dans le rapport Stasi sur la laïcité, qui, en décembre 2003, a recommandé – entre autres – l’adoption d’une loi interdisant le port de signes religieux dans les écoles publiques. S’il est vrai qu’il prétend s’interroger de manière objective sur la compatibilité de l’expression religieuse avec la neutralité laïque des services publics, le rapport s’appuie sur des jugements culturalistes et stéréotypés du sens des signes religieux musulmans. Ainsi le foulard, ou hijab, est-il décrit comme un symbole « agressif », de « séparation », de « communautarisme » ou de « prosélytisme » [13]. Ces jugements sont portés sans référence aucune, ni à la volumineuse littérature sérieuse sur l’islam de la seconde (et troisième) génération issue de l’immigration en Europe ni à l’avis des intéressées elles-mêmes (la commission se déclarant « peu sensible » aux arguments de femmes présumées irrationnelles, soumises et opprimées). L’unique fondement du jugement de la commission Stasi sur le sens du foulard a été, de son propre aveu, le témoignage de chefs d’établissements, d’enseignants, de personnels de santé et autres agents publics se sentant « agressés » et « menacés » dans l’exercice de leurs fonctions par des demandes d’accommodements religieux. Que les services publics, et l’éducation en particulier, traversent une grave crise, cela fait peu de doute. En revanche, que les sentiments des personnels touchés par cette crise, dont ils voient un symbole dans le foulard islamique, deviennent l’unique justification d’une loi coercitive, voilà qui soulève le spectre de la « tyrannie de la majorité » (culturelle). Comme John Stuart Mill le soulignait avec force dans On Liberty, le simple dégoût (dislike) pour une pratique minoritaire ne devrait jamais suffire pour justifier qu’on ne la tolère pas. L’interdiction n’a de sens que si cette pratique enfreint des droits ou porte atteinte à une valeur essentielle.

14 Une justification plus plausible mise en avant dans le rapport Stasi concerne l’incompatibilité intrinsèque entre l’expression religieuse en tant que telle et la neutralité de l’État laïque. Cependant, là encore, la sévérité avec laquelle est jugée l’expression religieuse musulmane (demandes « préoccupantes », services publics « niés dans leurs principes et entravés dans leur fonctionnement ») contraste avec la bienveillante mansuétude réservée aux exceptions traditionnelles au principe de séparation des Églises et de l’État (financement public des écoles privées, aménagement du temps de travail pour respect des fêtes religieuses, statut exorbitant de l’Alsace-Moselle) : dans ces cas, la laïcité est présentée comme un principe « appliqué avec empirisme ». Ainsi, le rapport Stasi se réjouit que l’État laïque ait su faire des « accommodements raisonnables » en faveur des chrétiens et des juifs, mais, lorsqu’il s’agit des musulmans, il insiste sur le fait que ce sont eux qui doivent faire « ce que les Québécois [14] appellent des “accommodements raisonnables” » en mettant « des bornes à l’affirmation de [leur] identité » en public. Il y a donc deux poids, deux mesures, ce qui est pour le moins gênant dans un rapport qui vante la neutralité de l’État laïque comme garantie d’égalité entre les religions. En fait, le rapport Stasi inverse complètement le sens de la doctrine canadienne des accommodements raisonnables [15]. Selon cette dernière, la charge de l’accommodement incombe à l’institution et non aux individus : c’est elle qui doit montrer, le cas échéant, que la demande d’accommodement constitue une « contrainte excessive » (si elle est trop coûteuse, remet en cause les droits d’autrui, ou perturbe le fonctionnement d’un service). Dans l’interprétation française en revanche, les lois et règles existantes sont considérées a priori comme légitimes et justes, quels que soient leur force normative et leur impact sur les membres des minorités, et les musulmans sont astreints à un « devoir de réserve », preuve de leur consentement « raisonnable » aux demandes du vivre-ensemble républicain.

15 L’argument souffre de ce que l’on peut appeler la « neutralité de statu quo », qui fait l’économie d’une analyse critique des relations existant entre l’État et les religions, assimile le réel à l’idéal et réduit les valeurs universelles de neutralité, de liberté, d’égalité et de fraternité à leur concrétisation – particulière et partielle – dans les compromis historiques de la société française. Le consensus républicain français est, en d’autres termes, insuffisamment critique [16]. Un républicanisme plus critique prendrait soin de ne pas assimiler les pratiques culturelles françaises à la neutralité idéale, et par là même accepterait l’idée que c’est précisément parce que la sphère publique n’est pas culturellement et religieusement neutre que certains « accommodements raisonnables » en faveur des membres des minorités peuvent être des demandes de justice. C’est d’ailleurs l’inspiration première de la doctrine canadienne. Dégagée par la Cour suprême dans l’arrêt Simpson Sears en 1985, et appliquée tout d’abord dans le monde du travail – la notion était utilisée depuis 1966 par l’Equal Employment Opportunity Commission aux États-Unis –, cette doctrine découle de la garantie constitutionnelle de l’égalité. Elle demande que soient adaptées à la situation particulière des membres de minorités ethniques ou religieuses les normes et pratiques apparemment neutres, mais susceptibles de produire des effets de discrimination (indirecte) [17]. Par exemple, la décision d’interdire les signes religieux à l’école serait (dans le contexte québécois) discriminatoire au regard du droit universel à l’instruction publique [18].

16 À mon sens, ces accommodements, dans la mesure (et seulement dans la mesure) où ils rétablissent l’égalité, ne rompent pas nécessairement avec la logique républicaine, mais au contraire peuvent s’en réclamer explicitement. Ainsi, s’il revient à permettre à un membre d’une minorité religieuse d’exercer un droit (notamment d’inclusion dans les institutions publiques) dans les mêmes conditions que les autres citoyens, l’accommodement est « raisonnable » (les autres critères de ce caractère raisonnable étant le respect des droits d’autrui et l’absence de coût excessif pour l’institution en question). En revanche, s’il revient à créer un droit exorbitant – une exception à la loi commune qui assoit l’autorité de la loi religieuse dans l’État républicain –, il est « déraisonnable » et ne saurait être justifié. Par exemple, les revendications concernant l’application de règles religieuses en matière de droit civil et familial sont infondées car inégalitaires, car on peut montrer qu’il y a un intérêt public à l’application uniforme des règles du droit civil à tous, notamment pour préserver les acquis de l’égalité entre les sexes. En somme, la démarche du républicanisme critique consiste à identifier des idéaux politiques généraux – l’égalité entre les citoyens, la liberté de conscience, la citoyenneté laïque commune – et, dans un deuxième temps, à s’interroger sur les lois et règles les mieux à même de les réaliser, sans postuler que les lois et règles propres à une communauté particulière – serait-ce la République française – seraient intangibles car d’emblée conformes aux idéaux républicains.

17 Un raisonnement similaire à ce républicanisme critique peut être discerné dans le récent rapport rédigé pour le gouvernement québécois par l’historien Gérard Bouchard et le philosophe Charles Taylor [19]. Ce rapport, riche et rigoureux, esquisse les principes permettant aux Québécois de régler la « crise des accommodements », qui a vu la société québécoise se braquer sur des demandes d’accommodements religieux dans les institutions publiques – du port du kirpan sikh dans les écoles publiques aux demandes de médecins féminins dans les hôpitaux, en passant par le port de signes religieux par les agents publics, pour ne citer que quelques exemples. D’emblée, le rapport Bouchard-Taylor signale, contrairement au rapport Stasi, que cette crise ne reflète pas simplement l’attitude « déraisonnable » des minorités face à l’État laïque, mais qu’elle est aussi un symptôme de la « protestation d’un groupe ethnoculturel majoritaire [les Canadiens francophones] qui doute de sa propre identité » et a du mal à accepter le pluralisme des modes de vie. Certes, selon les auteurs, ce pluralisme ne devrait pas conduire, dans le contexte québécois, à l’acceptation du « multiculturalisme canadien » (assimilé au respect et à la promotion de la diversité ethnique et religieuse dans la sphère publique, au détriment de l’identité commune). Au Québec, suggèrent Bouchard et Taylor, le respect de la diversité doit être subordonné à la promotion d’une culture publique francophone et d’institutions communes comme lieux de participation. Et le rapport de reprendre à son compte les principes cardinaux (aisément reconnaissables pour les lecteurs français) de l’intégration républicaine : neutralité laïque de l’État, égalité des droits, intégration des immigrés, promotion du français comme langue commune, participation de tous à la vie des institutions publiques. Ces principes posent des limites claires à certaines demandes : aucun ajustement ne serait légitime, qui remettrait en cause des principes constitutionnels essentiels tels que l’égalité entre hommes et femmes. Il serait donc erroné de présenter le rapport Bouchard-Taylor comme un document typique de ce « multiculturalisme anglo-saxon » que les Français se complaisent à vilipender (sans jamais le définir précisément). Bien plus intéressante est l’analyse qui montre en quoi le rapport québécois défend les accommodements raisonnables à partir de principes républicains.

18 Les accommodements sont nécessaires parce que toutes les lois et normes en vigueur dans la société québécoise ne relèvent pas de principes « neutres et universels » (comme l’égalité entre hommes et femmes) mais « reproduisent les valeurs et normes implicites de la culture majoritaire ». Par exemple, le calendrier des jours chômés et fériés, bien qu’officiellement laïque, facilite la pratique de la religion chrétienne. Dans ce contexte, l’autorisation accordée aux croyants de religions minoritaires de prendre des congés pour motif religieux ne relève pas d’un privilège exorbitant, mais bien d’un rétablissement de l’égalité. On parle d’accommodements quand la neutralité culturelle est impossible et que des ajustements mutuels sont nécessaires pour la rectification des injustices les plus flagrantes. En revanche, dans les cas où la neutralité culturelle et religieuse est possible et désirable, les auteurs du rapport ne craignent pas de mettre les institutions publiques à l’index pour manquement à la laïcité. Par exemple, ils demandent que les crucifix soient retirés de l’Assemblée nationale et les prières abolies dans les conseils municipaux.

19 Cette position est à comparer avec la tolérance du rapport Stasi à l’égard du maintien du Concordat en Alsace-Moselle, qu’il justifie au nom du « principe » selon lequel « les populations y sont attachées »…

20 Bouchard et Taylor s’interrogent également sur le devoir de réserve religieuse des agents publics. Ils recommandent que soit interdit le port de signes et symboles à un certain nombre de fonctions représentatives et/ou coercitives (ministres, juges, policiers). En revanche, usagers des services publics et élèves de l’enseignement public peuvent porter des symboles religieux, sauf dans les cas où ces derniers sont incompatibles avec les activités pratiquées :
le rapport se refuse à toute interprétation du sens du port du foulard sinon comme symbole de foi. Et, suivant le principe républicain selon lequel les institutions publiques se doivent d’être laïques afin de pouvoir inclure tous les citoyens quelles que soient leur origine ou leur croyance, Bouchard et Taylor rejettent les conclusions restrictives de la commission Stasi. Selon eux, le devoir de laïcité s’applique aux actes de l’État plutôt qu’à l’apparence des employés et des usagers. En revanche, en cas de demandes d’exemptions et d’accommodements dans les domaines de la santé et du monde professionnel, leur position est plus nuancée, en partie parce qu’ils laissent (à juste titre) aux pratiques de concertation et de délibération le soin de décider quels accommodements sont raisonnables ou non dans des contextes particuliers. On peut cependant regretter que le rapport ne donne pas plus d’indications sur les implications concrètes du principe constitutionnel d’égalité entre hommes et femmes – principe à la fois fondamental et vague, mais qui est souvent directement interrogé par les demandes d’accommodements des pratiques religieuses orthodoxes.

21 Ce résumé des conclusions du rapport Bouchard-Taylor devrait suffire pour souligner son affinité avec l’approche du républicanisme critique que j’ai défendue ailleurs [20]. Contrairement au rapport Stasi, le rapport québécois insiste sur le fait que les « accommodements raisonnables » nécessaires pour le vivre-ensemble sont mutuels et réciproques : ils sont requis de la part des minorités et de la majorité. Ainsi, il ne postule pas que les institutions existantes appliquent déjà parfaitement les idéaux de la laïcité, de la neutralité et de l’égalité, et que les citoyens issus des minorités n’ont dès lors qu’à s’y conformer. C’est ce postulat qui, à l’inverse, a tendance à imprégner le républicanisme classique à la française. Le républicanisme critique met à nu les imperfections de la république « réelle » par rapport à la république « idéale », et pose directement la question de l’articulation entre faits et normes, entre réalités sociales et idéaux philosophiques. Du fait (indéniable) que la République française ne réalise que très imparfaitement les idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité, il ne déduit pas que ces idéaux sont trop utopiques, ou inévitablement oppressifs, et que la République devrait « s’adapter à l’air du temps » en adoptant une vision plus libérale et/ou plus « multiculturaliste » de la citoyenneté. Le républicanisme critique prend en compte le fossé entre idéal et réalité, puis propose une stratégie réfléchie de réforme. Par exemple, les critiques multiculturalistes soulignent à juste titre qu’il est difficile de penser le projet républicain de l’émancipation par la raison, au vu du pluralisme éthique des sociétés contemporaines [21]. Mais il ne s’ensuit pas qu’un idéal plus modeste et moins controversé (celui de la non-domination, plutôt que de l’émancipation) ne puisse constituer une alternative progressiste séduisante. De même, les multiculturalistes ont raison de rappeler que la « catho-laïcité » à la française peine à traiter les musulmans de manière impartiale. Mais on aurait tort d’en conclure que le principe de neutralité religieuse de l’État républicain doive dès lors être abandonné. En revanche, sa signification, dans des sociétés historiquement chrétiennes et confrontées aujourd’hui au pluralisme religieux, doit être repensée, afin de nuancer ou d’atténuer les effets de domination des minorités religieuses par la catho-laïcité. Enfin, s’il est vrai, comme l’affirment les multiculturalistes, que l’intégration nationale « aveugle aux différences » est en pratique aveugle au racisme, à la discrimination et à la non-reconnaissance de la pluralité ethnique et culturelle, cela n’implique pas que les citoyens doivent voir leurs identités particulières positivement reconnues par l’État ; l’important est qu’ils ne soient pas dominés – ni par les membres de leur communauté ni par la société majoritaire. Ainsi le républicanisme critique vise-t-il au retrait des principaux obstacles (socioéconomiques, politiques et symboliques) à une pleine participation citoyenne des membres des minorités. Seuls des individus qui bénéficient d’un statut de non-domination sont à même d’être des citoyens. Avant de demander aux individus de faire preuve de vertu républicaine (de « faire l’effort de s’intégrer », « d’adhérer à nos valeurs »), il faudrait s’assurer que les institutions et la société garantissent les conditions minimales de l’intégration citoyenne.

22 Le rapport Stasi, quant à lui, souffre de la tendance, caractéristique du consensus républicain français, à juger la société française par ses idéaux (proclamés) et les minorités par leurs pratiques (interprétées). Plutôt qu’un républicanisme critique, il promeut un républicanisme conservateur, qui assimile les valeurs libérales, démocratiques et universelles, aux normes ethnoculturelles françaises, et juge les pratiques des minorités selon des critères qui ne font pas suffisamment la distinction entre les deux registres. C’est ce républicanisme qui a fourni l’armature conceptuelle des deux affaires récentes concernant la virginité de la mariée et le port de la burqa. Dans les deux cas, il s’est appuyé sur un rejet culturaliste de pratiques considérées comme « non françaises » – l’exigence de virginité des futures épouses et le port d’un vêtement restrictif par les femmes.

23 Il peut être légitime de faire siennes les conclusions du consensus républicain, mais à condition de se poser les bonnes questions. Dans l’affaire de Lille, la vraie question n’était pas de savoir si le juge républicain était ou non en droit d’appliquer une loi religieuse au mépris de la laïcité : il ne l’est pas. Il s’agissait de décider qui doit être juge des « qualités essentielles » de futurs conjoints, et de s’interroger sur les limites de la contractualisation du mariage. Dans l’affaire de la burqa, ont été mentionnés pêle-mêle, pour justifier le refus de la nationalité française, le port d’un vêtement restrictif, le fait d’être soumise à son mari, de mener une vie de recluse, et une conception radicale de la religion – autant de croyances et de pratiques censées démontrer « l’absence d’adhésion à certaines valeurs fondamentales de la société française » [22]. Pris séparément, chacun de ces éléments ne saurait en tant que tel justifier le refus de la nationalité. Pris ensemble, ils esquissent la figure d’un « islam radical » qui sert de frontière imaginaire à la nationalité française. Encore faudrait-il définir précisément quels éléments de cette figure sont en fait incompatibles avec la citoyenneté française, et faire la distinction, dans les déclarations d’incompatibilité, entre ce qui relève de la culture « franco-française » au sens large et ce qui relève des valeurs politiques nécessaires au vivre-ensemble (bizarrement, le fait que la femme en question ne sache rien de la laïcité ou du droit de vote a été peu mis en avant dans les commentaires sur l’affaire). Pour s’assurer que des principes de droit, et non des normes ethnoculturelles, informent nos jugements sur les pratiques minoritaires, il serait bon d’appliquer plus fréquemment ce que l’on pourrait appeler le « test catholique intégriste ». On ne devrait pouvoir refuser la nationalité à une femme marocaine portant la burqa que si l’on est sûr de la refuser, sur les mêmes bases, à une religieuse catholique intégriste italienne. Et l’on ne devrait pouvoir s’opposer à l’annulation d’un mariage pour cause de non-virginité de l’épouse par des conjoints musulmans que si l’on est prêt à la même fermeté si la demande d’annulation émane d’un couple chrétien intégriste. En d’autres termes, si elles illustrent les limites raisonnables de l’accommodement de pratiques minoritaires, les deux affaires devraient également mettre en relief le particularisme « catho-laïque » du républicanisme réellement existant en France. La lecture du rapport Bouchard-Taylor, moins idéologique et plus rigoureux, est à cet égard instructive [23]

Notes

[ 1] Bernard Stasi (dir.), Laïcité et République. Rapport de la commission de réflexion sur l’application du principe de laïcité dans la République remis au président de la République le 11 décembre 2003, Paris, La Documentation française, 2004 (http : / //www.iesr.ephe.sorbonne.fr/docannexe/file/3112/rapport_laicite.Stasi.pdf).Retour

[ 2] Gérard Bouchard, Charles Taylor, Fonder l’avenir. Le temps de la conciliation. Commission de consultation sur les pratiques d’accommodements reliées aux différences culturelles, Archives nationales du Québec, 2008 ( www.accommodements.qc.ca).Retour

[ 3] C’est sous ce terme que l’affaire a été médiatisée en France. La burqa renvoie plutôt au vêtement souvent bleu couvrant entièrement la tête et le corps, avec une grille au niveau des yeux, qui est porté par les Afghanes et fut rendu obligatoire par le régime taliban. Le vêtement en question en France est en fait le niqab, commun dans la péninsule Arabique et prisé par les salafistes, dont se revendiquent les intéressés.Retour

[ 4] Cécile Laborde, « On Republican Toleration », Constellations. An International Journal of Critical and Democratic Theory, 9 (2), juillet 2002, p. 167-183.Retour

[ 5] Hugues Fulchiron, « De la virginité dans le mariage », Le Blog Dalloz, lundi 2 juin 2008 (http : //blog.dalloz.fr/ blogdalloz/2008/06/de-la-virginit.html).Retour

[ 6] François Terré, « Le libre choix du conjoint », JCP. La semaine juridique. Édition générale, 26,25 juin 2008, p. 3.Retour

[ 7] Philippe Malaurie, « Mensonge sur la virginité et nullité du mariage », ibid., p. 4-5.Retour

[ 8] AFP (Agence française de presse), « Mariage annulé pour non-virginité : l’annulation rejetée en appel, les époux remariés de fait », 16 novembre 2008 (http : / //www.google.com /hostednews/afp/art icle/ ALeqM5gZlo8APJqwcjiUY 4BPtUxdI qdj8g).Retour

[ 9] Gilles Devers, « Burqa : le Conseil d’État et les femmes », Actualités du droit, 11 juillet 2008 (http : //lesactualites-dudroit.20minutes-blogs.fr/archive/2008/07/11/burqa-le-conseil-d-etat-et-les-femmes.html).Retour

[ 10] C. Laborde, Critical Republicanism. The Hijab Controversy and Political Philosophy, Oxford, Oxford University Press, 2008.Retour

[ 11] Anne Phillips, Multiculturalism without Culture, Princeton N. J., Princeton University Press, 2007 ; Monique Deveaux, Gender and Justice in Multicultural Liberal States, Oxford, Oxford University Press, 2007 ; Sarah Song, Justice, Gender and the Politics of Multiculturalism, Cambridge, Cambridge University Press, 2007 ; Joan Wallach Scott, The Politics of the Veil, Princeton, Princeton University Press, 2007.Retour

[ 12] P. Malaurie, « Une pratique radicale de la religion peut fonder une opposition gouvernementale à l’acquisition du mariage par nationalité française », JCP. La semaine juridique. Édition générale, 38, septembre 2008, p. 34-36 ; Maître Eolas, « Faut-il être française pour porter la burqa ? », Journal d’un avocat (blog), 11 juillet 2008 (http : //www.maitre-eolas.fr/post/2008/07/11/1030-faut-il-etre-francaise-pour-porter-la-burqa).Retour

[ 13] Françoise Lorcerie (dir.), La politisation du voile en France, en Europe et dans le monde arabe, Paris, Harmattan, 2005 ; John R. Bowen, Why the French Don’t Like Headscarves. Islam, the State and Public Space, Princeton N. J., Princeton University Press, 2007 ; J. W. Scott, The Politics of the Veil, op. cit..Retour

[ 14] En fait, le principe a été dégagé par la Cour suprême du Canada.Retour

[ 15] David Koussens, « Le port de signes religieux dans les écoles québécoises et françaises. Accommodements (dé) raisonnables ou interdiction (dé) raisonnée ? », Globe. Revue internationale d’études québécoises, 10 (2), 2008, p. 115-131.Retour

[ 16] C. Laborde, Critical Republicanism. The Hijab Controversy and Political Philosophy, op. cit..Retour

[ 17] José Woehrling, « L’obligation d’accommodement raisonnable et l’adaptation de la société à la diversité religieuse », Revue de droit de McGill, 43,1998, p. 325-401 ; Pierre Bosset, « Le droit et la régulation de la diversité religieuse en France et au Québec : une même problématique, deux approches », Bulletin d’histoire politique, 13 (3), 2005, p. 79-95.Retour

[ 18] D. Koussens, « Le port de signes religieux dans les écoles québécoises et françaises. Accommodements (dé) raisonnables ou interdiction (dé) raisonnée ? », art. cité.Retour

[ 19] G. Bouchard, C. Taylor, Fonder l’avenir. Le temps de la conciliation. Commission de consultation sur les pratiques d’accommodements reliées aux différences culturelles, cité.Retour

[ 20] C. Laborde, Critical Republicanism. The Hijab Controversy and Political Philosophy, op. cit..Retour

[ 21] Cf., par exemple, Étienne Balibar, « Dissonances dans la laïcité », Mouvements, 33-34, mai-juin-juillet-août 2004, p. 156-157 ; Nacira Guénif Souilamas, Des beurettes, Paris, Grasset & Fasquelle, 2000, p. 345, passim.Retour

[ 22] Emmanuelle Prada-Bordenave, « “Conclusion du commissaire du gouvernement” sur l’affaire dite “de la burqa” », Conseil d’État, Décision n˚ 286798,27 juin 2008 (http : //arianeinternet.conseil-etat.fr/arianeinternet/ viewdoclinkhtml.asp ? linkfond=AJCE&linkid=75738).Retour

[ 23] Une version préliminaire de cet article a été publiée dans La Vie des idées le 16 septembre 2008. Pour la version publiée ici, je tiens à remercier Valérie Amiraux, Catherine Burucoa et Camille Froidevaux-Metterie, ainsi que les membres de la rédaction de Critique internationale, pour leurs précieux conseils. J’ai aussi bénéficié des sources jurisprudentielles et de l’expertise juridique de Delphine Laborde.Retour
Résumé

A re-examination of two heavily covered 2008 legal battles – the “virginity” and “burqa” affairs – illustrates the capacity of the secular spirit to resist the religious spirit in France. These two affairs served as occasions for confirming and consolidating the republican consensus that had in 2004 been forged over the law prohibiting the wearing of religious symbols in public schools. This consensus places strict limits on the recognition of cultural and religious (especially Muslim) religious particularisms in the Republic. Some of its ambiguities, however, are worth unpacking – in particular, the confusion between arguments drawn from republican law and those drawn from French culture. In contrast to this conservative republicanism, critical republicanism takes care not to posit that the institutions and norms specific to a particular community – up to and including that of the French Republic – are necessarily in keeping with republican principles. While it is absent from the Stasi Commission Report (France 2003), a similar line of reasoning can be found in the Bouchard-Taylor Report, which offers a republican justification for certain practices based on “reasonable compromises” (Québec 2008).
PLAN DE L’ARTICLE

* Virginité et burqa : droit, laïcité, culture
o Une même loi laïque pour tous : le risque de la confusion des sphères
o La non-soumission à l’autorité d’autrui : le risque du paternalisme
o Le devoir d’assimilation : le risque du conformisme culturel
* Deux rapports, deux visions

POUR CITER CET ARTICLE

Cécile Laborde « Républicanisme critique vs républicanisme conservateur : repenser les « accommodements raisonnables » », Critique internationale 3/2009 (n° 44), p. 19-33.
URL : www.cairn.info/revue-critique-internationale-2009-3-page-19.htm.
DOI : 10.3917/crii.044.0019.

Laïcité et autoritarisme en Turquie depuis 1946

Créé par le 24 oct 2011 | Dans : Histoire, Laïcité, Partout dans le monde

Le titre est de moi. Il me semble indiquer de façon assez juste la ligne de réflexion principale de l’article.
Pour contribution au débat sur le thème « fameux » : islam, laïcité, démocratie. La question est complexe, comme le montre cet article. Et mérite mieux en tout cas que les schémstismes sectaires.
Un point pas trop développé, mais qui compte : le poids du choix européen de faire attendre indéfiniment la Turquie, alors que l’ouverture européenne pourrait être un levier pour une démocratisation en profondeur.
http://www.lesclesdumoyenorient.com/Remise-en-cause-de-la-laicite-et.html

Jean Baubérot : le religieux et le politique

Créé par le 21 juin 2011 | Dans : Laïcité

http://www.akadem.org/sommaire/une/politique/module_7530.php

Laïcité dans les textes, laïcité dans les têtes, Emile Poulat

Créé par le 21 avr 2011 | Dans : Laïcité

Comment ne pas tout mélanger. Une leçon de méthode.

http://www.saphirnews.com/Emile-Poulat-Il-y-a-la-laicite-dans-les-textes-et-la-laicite-dans-les-tetes-_a12473.html

Des établissements prestigieux ont été sommés d’adapter leurs épreuves écrites prévues en pleine Pâque juive.

Créé par le 14 avr 2011 | Dans : Laïcité

http://www.lepoint.fr/societe/grandes-ecoles-l-elysee-organise-un-concours-parallele-reserve-aux-juifs-pratiquants-12-04-2011-1318561_23.php

Selon le site Mediapart, l’Élysée a demandé à ce que des épreuves parallèles aux concours de certaines grandes écoles soient organisées à destination de candidats juifs pratiquants. En effet, les dates du concours commun Mines-Ponts, mais aussi de ceux de certaines écoles de commerce ou encore de l’ENS Cachan, se déroulent au moment de la Pâque juive, la semaine prochaine. L’organisation proposée par le Château est particulièrement abracadabrantesque : les candidats concernés devant rester confinés toute la journée du 20 avril au moment officiel de l’épreuve jusque dans la nuit où ils pourraient à leur tour composer. Rebelote le 26 avril. Le scénario est tordu. La publicité de ce concours réservé aux juifs pratiquants étant inenvisageable, on se demande bien comment les personnes intéressées auraient pu être averties, sauf par les autorités religieuses.

La semaine dernière, une source dans le milieu des grandes écoles avait alerté Le Point.fr de pressions qu’elle subissait pour organiser une telle session d’épreuves. Contrairement à ce qu’affirme Mediapart, la demande émanait bien de la communauté juive. Le rabbin Haïm Korsia, aumônier général de l’armée de l’air et proche de Nicolas Sarkozy, a utilisé son entregent pour faire avancer sa cause. Nous l’avions eu au téléphone la semaine passée, mais il avait nié le rôle de l’Élysée en la matière, se contentant de reconnaître avoir demandé un changement de date qu’on lui aurait refusé. « C’est le prix à payer pour sa foi », avait-il conclu. Sollicités aussi par Le Point.fr, les organisateurs du concours Mines-Ponts, la direction de Supélec, comme celle de l’école d’ingénieurs ENSTA avaient soit refusé de répondre aux questions, soit nié les interventions élyséennes.

D’après Mediapart, c’est un haut fonctionnaire du ministère de l’Enseignement supérieur, choqué du procédé, qui a révélé l’intervention de la Présidence de la République.

 

12

citoyen du monde |
College Pratique du Nord-Est |
Indemnisation du préjudice ... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | charleseugenerene
| Claudine Wuilque
| M.D.L. assistance service